ENTREVUE
Alain Veilleux Architecte passionné et créatif. Ceux qui
le connaissent le savent. Alain Veilleux, architecte, est un bourreau
de travail. Il n’est pas rare de recevoir un courriel de sa part
à quatre heures du matin. Il prétend ne pas avoir le choix
s’il veut que les choses avancent. Par ailleurs, sa discrétion
frôle la démesure. Pourtant, ses constructions ont un pied
dans l’avant-gardisme et sont empreintes de finesse. La Beauce,
tout doucement, s’imprègne de l’art d’Alain Veilleux.
C’est tout à notre avantage. Arpentons son univers. Propos
recueillis par Jac Mat • Photos : Jac Mat et Michel Grenier Tout
d’abord, merci de votre participation. Vous êtes notre deuxième
tête d’affiche relativement jeune. Au fait, quel âge
avez-vous ? Quarante-cinq ans… (Silence.)... dans sept ans ! (Multiples
éclats de rire.) Ça donne le ton pour cette interview !
Votre père possédait son entreprise de construction. Mais
comment en êtes-vous venu à l’architecture ? Mon cheminement
fut très progressif. Au départ, je me voyais un peu partout
: en menuiserie, en foresterie et, à la limite, j’aurais
même aimé être cascadeur tellement je suis casse-cou.
Mais j’aime la création et je suis minutieux, alors, au secondaire,
lorsque j’ai visité le Cégep de Lévis-Lauzon,
j’ai vu les dessins, les maquettes et j’ai eu la piqûre.
J’ai donc fait trois ans de technique en architecture, puis un certificat
à l’université. Ensuite, j’ai pris une année
sabbatique pendant laquelle j’ai travaillé quelques mois
en Floride. À mon retour, j’ai été embauché
par Claude Bisson, à l’époque architecte à
Beauceville, pour qui j’ai travaillé comme technicien tout
en complétant mon baccalauréat à temps partiel. Vous
avez la bougeotte ! Êtes-vous un touche-à-tout ? Un peu.
J’ai terminé mon baccalauréat en architecture au printemps
1998. Un an après, je suis parti à mon compte dans le bureau
de Diane Gervais, architecte à Saint-Nicolas, pour compléter
en même temps les 5 000 heures de stage requises avant les examens
d’admission à la profession. J’ai enfin été
reçu à l’Ordre des architectes en novembre 2003. Comment
gérez-vous la dualité entre les côtés technique
et artistique ? Évidemment, les deux s’influencent mutuellement.
Parfois, le côté technique passe avant le design, surtout
dans les projets industriels. Au début de mon baccalauréat,
ma formation technique m’a un peu empêché d’être
créatif. Tous les étés depuis longtemps, je travaillais
pour mon père qui, comme tu l’as mentionné, était
entrepreneur en construction ; et parce que j’étais familiarisé
avec les coûts de réalisation, je restreignais mon design
au lieu de « m’éclater ». Mais je me suis défait
de cette lacune. Je me suis laissé aller et, à ce moment-là,
ma formation technique m’a bien aidé. Elle m’a permis
de mettre sur papier mes idées plus rapidement et plus facilement
que la moyenne des autres étudiants. Maintenant, avec votre expérience,
avez-vous concilié les deux côtés du travail ? C’est
toujours un déchirement. Il faut peser et sous-peser les compromis.
On doit souvent se limiter à l’essentiel du design pour demeurer
réalistes devant les budgets et les aspects techniques. Comment
respecter à la fois le design et les contraintes budgétaires
et techniques ? C’est l’éternelle question. Êtes-vous
un avant-gardiste ? Avant-gardiste, c’est un peu gros, mais j’aime
innover. Je ne veux pas innover simplement pour faire de la nouveauté
: il faut que ça réponde à un besoin. J’essaie
de répondre au besoin de façon nouvelle. Il y a bien des
façons de créer des espaces autrement qu’avec quatre
murs. Par exemple, un agencement de finis et d’éléments
suspendus peut créer un lieu où l’occupant se sent
dans un espace distinct, même s’il n’est pas cloisonné.
Lorsque vous créez cet espace distinct, vous n’avez pas l’impression,
face à la clientèle, d’être aussi psychologue
ou traducteur ? Un peu, oui. Il faut être à l’écoute.
Un client peut demander à intégrer un foyer à son
projet alors qu’en discutant avec lui, on découvre que c’est
plutôt l’ambiance chaleureuse qui est recherchée et
non le foyer en soi. Il faut vraiment être à l’écoute
; et en posant les bonnes questions, on vient à bien déceler
les goûts et les besoins.Dans la région, comment voyez-vous
l’architecture ? Y a-t-il une façon beauceronne de la concevoir
? (Rires.) D’entrée de jeu, je suis très fier de ma
région et très fier d’être Beauceron. En Beauce,
c’est bien connu, on a le sens des affaires, on est dynamiques et
débrouillards. Pour l’architecture, c’est certain que
dans une région industrielle comme la nôtre, les montants
qu’investissent les entreprises sont plus souvent attribués
au caractère fonctionnel et productif du projet plutôt qu’au
design. Et c’est normal. C’est à nous de proposer des
idées simples qui ajoutent beaucoup au projet. Je ne crois pas
qu’il existe une architecture typiquement beauceronne, du moins
pas du point de vue contemporain. Par contre, je remarque qu’il
y a des efforts pour faire beaucoup avec peu. Par exemple, on utilise
beaucoup l’acier émaillé comme revêtement extérieur
; et les profils ondulés qu’on retrouvait habituellement
sur les bâtiments agricoles sont maintenant disposés horizontalement
dans un assemblage de partitions qui met bien en valeur des matériaux
à l’origine modestes, voire même banals. Il y a encore
beaucoup à faire pour les architectes, mais on a de très
beaux projets en Beauce. Qui sont les architectes qui vous influencent
? Quelques-uns aux États-Unis : Richard Meier, Frank Lloyd Wright,
Frank Gehry. Localement, j’aime bien certains projets de Jean-Eudes
St-Amant et Richard Moreau, qui ont un langage architectural semblable
et quelquefois un peu « industriel », mais chacun son style.
Pour ma part, j’aime bien privilégier les contrastes de matériaux
nobles ou chaleureux avec des matériaux plus industriels. Vous
avez un nouveau projet sur la table. Par quoi commencez-vous ? Platement
parlant, j’étudie les aspects normatifs : Code du bâtiment,
urbanisme, etc. On établit ainsi certains barèmes de base
pour éviter d’élaborer des propositions qui ne seront
pas réalisables. Par la suite, je m’imprègne du projet
en assimilant bien le but premier, les besoins, l’ambiance recherchée,
etc. Après, je prends une période de recul, je laisse mijoter
et décanter les idées. À un certain moment, l’inspiration
et les idées jaillissent. Et ensuite, on passe à la «
table à dessin » informatique. Et en passant, je veux mentionner
que ce processus ne se fait pas comme un spectacle solo. C’est un
travail d’équipe. Je travaille avec Martin Bisson, aussi
architecte chez nous. On a chacun notre approche, mais on se complète
bien ; on fait une bonne équipe de conception. Avez-vous un rêve
de projet ? Oui, j’en ai un, mais il est confidentiel pour le moment.
Mais encore ? (Après une légère hésitation.)
Oui, depuis 98. C’est un projet pour Beauceville, assez éclaté.
Je ne peux pas en parler maintenant… mais il serait culturel et
technologique à la fois. Ce serait un atout important pour la Beauce.
Sa conception serait spécialement représentative de la région
et ne pourrait être applicable ailleurs. Vous voulez qu’on
vous réinvite lorsque le projet sera réalisé ? (Rires.)
Maintenant, quelles facettes affectionnezvous le plus dans votre profession
? La d ive r sité. En const r uction, on touche à tout :
le design, l’aménagement fonctionnel, l’ambiance, les
techniques de construction, la structure, la plomberie, la ventilation,
l’éclairage, les finis, les peintures, etc. C’est très
diversifié. J’aime vraiment cet aspect de la profession.
En plus, chaque projet est un nouveau prototype. Et ce que vous appréciez
le moins dans la profession ? Évidemment, il y a le déchirement
entre design et budget, mais je le prends comme un défi. Le principal
irritant, c’est surtout la folie des échéanciers trop
courts qui font courir tout le monde, ce qui influence parfois le climat
de travail des chantiers. La gestion de l’entreprise, sa comptabilité,
c’est un élément intéressant pour vous ? Oui,
j’aime ça, mais si c’était juste cela, il me
manquerait le côté créatif. J’aime planifier
et quand les choses arrivent comme prévu, j’adore ça.
Je me répète souvent « rigueur, rigueur, rigueur »
pour garder le cap et m’assurer de vérifier tous les aspects
des concepts originaux, afin qu’ils soient réalisables tels
que présentés. Vous ne seriez donc pas comptable ? Non.
Et même si j’ai bien aimé mes cours de comptabilité,
ce n’est pas pour moi. Je trouve que c’est un travail de moine,
bien que ce soit un peu moins pénible depuis l’arrivée
de l’informatique. Chapeau pour ceux qui l’exercent. Y a-t-il
des pays, des contrées où l’architecture surprend,
où vous aimeriez aller vivre ? Dubaï est extravagante. C’est
impressionnant. Par ailleurs, je suis plus attiré par les styles
d’architecture contemporains que par l’architecture historique
qui façonne souvent un pays. Et pour faire un choix de pays, je
regarderais ce qu’il offre dans l’ensemble. En fait, mon choix
serait encore le Canada, mais plus dans l’Ouest. Les provinces touchant
aux Rocheuses m’attirent. J’aime les reliefs. Pour nommer
une autre région, il y aurait aussi le Colorado. Dans cet État,
l’architecture de Richard Meier (http://www.richardmeier. com/current/)
intègre souvent par contraste. Dans un de ses projets, imaginez,
il y a une plaine gazonnée où un bâtiment tout blanc,
épuré, est déposé sur l’herbe avec une
forêt qui se détache en arrière-plan. De très
beaux contrastes. J’aime bien l’approche de cet architecte.
Vous aimez souvent que vos réal i sat ions soient photographiées
en contre-plongée. C’est rare pour un architecte. Pourquoi
vouloir voir sa réalisation déformée ? Est-ce pour
donner une autre dimension à la création comme le font les
peintres qui regardent leur toile dans une glace ? J’aime l’effet
imposant et un peu majestueux de ces prises de vue. Je trouve l’effet
des points de fuite fascinant. Ça me plaît. À la base,
j’aime les gestes forts dans un projet. Par exemple, dans le projet
de Promutuel Beauce-Etchemins à Beauceville, le couloir central
est un élément très fort où la paroi vitrée
et le toit traversent tout le bâtiment en passant au-dessus des
parties plus basses. Comment gérez-vous la compétition ?
J’aime la compétition, ça me stimule. Ça nous
permet de nous dépasser. On s’endormirait s’il n’y
en avait pas ! Gagner par défaut, ce n’est pas très
stimulant. Et les rivalités entre municipalités ? Ça
me fait rire. Je trouve ça, à la limite, enfantin…
Si vous me trouvez assez bon, engagez-moi, même si c’est en
dehors de votre patelin, sinon ne m’engagez pas. Je comprends que
l’on encourage les entreprises locales, mais de là à
se priver de la qualité, de bouder ou de se fermer sur ce qui se
fait autour… Il faut au contraire s’ouvrir. Avec l’économie
mondialisée... Il y a tellement de choses à découvrir
ailleurs pour ici ! Je ne crois pas que se fermer sur nous-mêmes
soit une approche gagnante. Découvrir ce qui se fait ailleurs ne
peut que nous stimuler, nous amener à nous dépasser. Je
pense que nous avons fait un beau tour de piste de votre profession. Je
ne me pensais pas bavard comme ça ! J’ai une personnalité
à deux facettes : un côté plus sérieux et silencieux,
mais aujourd’hui, vous avez eu le côté plus ouvert
et placoteux… Eh bien, c’est tant mieux pour nous tous ! ENTREVUE
Alain Veilleux Merci au côté placoteux ; une fois n’est
pas coutume. Alain Veilleux tranche dans la manière de voir les
lieux où nous vivons, travaillons et nous amusons. Éclectique,
esthète, l’architecte a une façon singulière
de réinventer le monde. Et nous, nous avons déjà
le privilège de l’accompagner dans cette démarche.
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